Transports sous l’Occupation: 4 témoignages (2)

Hervé Joly a publié aux éditions Droz, en ce mois de mai 2026, un très plaisant ouvrage, Se déplacer malgré tout, Transports et mobilités dans la France occupée (1940-1944). Cette lecture m’a donné l’idée de rajouter mon grain de sel avec quelques histoires de transports qui me tiennent à coeur.

2.

Le périple de Laurina en août 1944 pour aller voir ses enfants dans la Sarthe

Laurina est ma belle-mère. Je ne l’ai pas connue. Les enfants qu’elle va voir sont donc sont donc mes belles-sœurs, Renée que je n’ai pas connue et Claude.

Laurina et ses deux filles en 1945
Laurina et ses deux filles en 1945

Le manuscrit de ce récit qui date probablement des années soixante, a été trouvé sur le cahier vert, sans titre, à la suite du récit d’octobre 40 que j’ai intitulé « Laurina et les gendarmes ». J’ai apporté quelques corrections (EdC), suppressions des répétitions et des incorrections trop manifestes, sans pour autant, je l’espère, avoir trahi le récit de Laurina. Pendant les années d’occupation, les époux René et Laurina Bonnier habitaient 83, Bd Eugène Decros aux Lilas, et Laurina travaillait à l’Hôpital Tenon, dans le 20eme.

Nous vivions dans l’attente de la libération et nous savions que les Américains avaient débarqué et approchaient. Je pris soudain peur, car on disait que les Allemands commettaient des atrocités en se retirant. Mes enfants étaient dans la Sarthe et je ne vivais plus en pensant à tout ce qui pouvait leur arriver. J’étais infirmière dans un hôpital, et il nous était interdit de quitter Paris. Je décidai de partir quand même, malgré l’opposition de mon mari, mais je ne vivais plus.

La femme et la fille d’un voisin étaient dans la même région que nos enfants, et je savais par l’entourage qu’il s’apprêtait à les rejoindre. Depuis plusieurs jours, les trains n’allaient pas au-delà de Chartres, et même jusque-là, les horaires étaient tout à fait irréguliers. Il fallait parfois attendre presque une journée sur le quai.

Les trains de troupes allemandes qui se rendaient dans cette ville prenaient parfois des civils. Avec l’aide du voisin, nous établîmes un itinéraire. Des bicyclettes étaient nécessaires pour la dernière partie du trajet. Je lui confiai la mienne afin qu’il la remette en état pour ce grand trajet. Quand tout fut prêt, je pris mes 8 jours de reliquat de congé, et dans le plus grand secret, car je n’avais pas le droit de quitter Paris, nous partîmes un matin de bonne heure [probablement le lundi 7 août]. Nous eûmes la chance de trouver à la gare d’Austerlitz un train en partance pour Chartres.

carte Paris-Bonnétable.
carte Paris-Bonnétable. Il faut éliminer mentalement les autoroutes. Le trajet Chartres-Bonnétable fait environ 95 km

Il n’était pas question de visiter la ville. Nous prîmes nos bicyclettes, et en route l’aventure! Il faisait beau, mais malgré mes inquiétudes, je ne pouvais m’empêcher de jouir du moment. Nous étions vraiment très nombreux sur ce parcours. Beaucoup de gens allaient au ravitaillement alors que d’autres en ramenait. On voyait des becs de toutes sortes de volailles sortir des paniers bien arrimés à l’arrière des vélos. On faisait des commentaires d’un vélo à l’autre.

Quelquefois, nous roulions en groupe pour parler des évènements. Jusqu’où pourrions-nous arriver sans être arrêtés par les Allemands ? Les uns étaient pessimistes, et les autres étaient optimistes. Je pédalais ferme pour gagner de vitesse les Américains. En fait, nous sommes arrivés en même temps. En fin de journées, arrêts obligatoires chez des particuliers ou des fermiers qui tiraient un gros profit de la location de leur unique chambre meublée d’un simple matelas. Enfin, il fallait en passer par là, à moins de dormir dans le foin, comme le faisait les hommes. Les draps avaient déjà servi au dernier passage d’un parisien, et je n’ai pu arriver à les faire changer. « Si madame est dégoûtée, qu’elle aille ailleurs ! « . J’ai dû enfiler ma gabardine pour m’isoler de ces draps crasseux.

Le matin, à la première heure, nous nous remettions en route. Après trois jours de trajet, mon compagnon de route prit un autre chemin. Me retrouvant brusquement seule, je dois dire que je n’étais pas trop rassurée. Je craignais surtout une crevaison car je ne sais pas vraiment réparer les chambres à air et encore moins démonter les pneus. Devant moi, je voyais bien trois cyclistes, mais ils étaient trop loin pour pouvoir m’entendre. Je pédalais ferme pour les rattraper, mais je perdais mon avance à chaque montée, et le chemin traversait un terrain de vallées et de collines. J’eus quand même de la chance, car l’un des trois cyclistes éprouva le besoin de satisfaire une envie naturelle, ce qui me permit de les approcher d’assez près pour qu’ils entendent mes appels. Ils m’ont attendue, et j’ai fait quelques kilomètres en leur compagnie, avant d’arriver à bon port.

Environs Bonnétable
Environs de Bonnétable, carte de 1950

En entrant dans le village, je pris peur: La retraite allemande n’était vraiment pas bien organisée. On voyait des soldats livrés à eux-même voler tous les véhicules qui leur tombaient sous la main. Ma bicyclette fut respectée, grâce au brassard de la croix-rouge que par prudence j’avais enfilé. Les paysans, eux, n’opposaient aucune résistance quand ils se faisaient dépouiller, tant ils avaient hâte de les voir déguerpir.

J’empruntais un chemin de traverse pour m’approcher de la ferme qui hébergeait mes enfants. J’eus alors l’immense joie de constater que la ferme était déjà du bon coté: Dans les ravins, dans les arbres, derrière les murs, toute une armée américaine était déjà là, tapie. Avec leurs vêtements bariolés, et des branchages accrochés à leurs casques, ils se fondaient vraiment bien dans la nature. Je ne me suis aperçue de leur présence qu’au bout du sentier, en arrivant à la ferme. Un soldat releva la tête, laissant apparaître un visage jeune et rieur. Il mit un doigt sur sa bouche et fit ensuite le V de la victoire avec les doigts.

Mon cœur battait très fort à la pensée d’être enfin près de mes enfants. Quand Renée, mon aînée, m’aperçut, elle pleura de joie. Mais les travaux de la ferme passaient avant les effusions; dés mon arrivée, il me fallut accompagner mes enfants au four à pain d’un fermier voisin. Ce petit périple dans la campagne dura deux heures. Nous subissions les feux croisés des deux armées et ne pouvions avancer qu’en rampant. Sur le moment, je maudissais ces gens, en pensant que mes deux pauvres chéries auraient dû faire ce trajet toutes seules si je n’avais pas été là. Claude, la toute petite, s’accrochait à moi et j’avais du mal à avancer.

En mon cœur, la joie était grande en pensant que ma venue avait dissipé la crainte de mes enfants qui avaient ainsi retrouvé un peu d’amour. Nous dûmes à notre retour, courir après une vache qui s’était sauvée, affolée par toute cette fusillade. Nous nous étions munies de longues tiges de bois, et cependant, je n’osais pas approcher cette sacrée bête, j’avais une sacrée frousse.

Lorsque la fusillade fut calmée, j’accompagnai le fermier pour aller aux nouvelles. Nous rasions les murs. Les allemands continuaient à se replier mais ils ne commettaient, il faut le dire, aucune des atrocités dont on m’avait parlé. La canonnade reprit dans la soirée. Après avoir avalé un grand bol de lait, nous allâmes nous mettre à l’abri dans la tranchée que le fermier et les enfants avaient préparé depuis plusieurs jours déjà. Nous dûmes y rester jusqu’à cinq heures du matin.

La canonnade s’entendait toujours, mais très affaiblie, et elle s’éloignait avec le repli des allemands. Nous reprîmes un bol de lait bien chaud et nous nous mîmes au lit, les enfants et moi – scènes d’amour des fermiers –

Il y avait déjà quatre jours que j’avais quitté Paris, il m’en restait autant avant la reprise du travail à heure fixe. Il n’était pas question que la direction apprenne mon escapade. Je devais donc envisager mon retour sans tarder, mais je n’osais pas le dire aux enfants. Je pris Renée à part, et j’ai essayé de lui faire comprendre que maintenant, il n’y avait plus de danger pour elles et qu’il fallait que je rejoigne papa qui était bien seul, lui, et que je reviendrai les prendre dés que ce serait possible.

Les fermiers me déconseillèrent de partir si vite, craignant des maraudeurs allemands qui auraient pu me détrousser de mon vélo. Je n’étais pas rassurée, bien sûr, de me retrouver toute seule sur la route, mais je croyais en ma bonne étoile. Après avoir rempli mon porte-bagage de quelques précieuses denrées, je repris la route vers 14 heures. Je ne revis pas mes enfants. Renée avait emmené Claude derrière la ferme pour ne pas me voir partir, mais j’entendais leurs sanglots, auxquels firent écho mes propres sanglots dés que je me vis seule sur mon vélo. Je me raidissais pour tenter d’arrêter mes larmes qui embuaient ma vue.

Je parcourus les premiers kilomètres sans peine, la route descendant agréablement, mais bientôt, dés que je parvins à la route nationale, un « fifi » m’arrêta. Il s’opposait absolument à ce que je continue ma route, me disant que l’on se battait encore dans un bois que je devais traverser. Un motocycliste arriva sur ces entrefaites, donna un mot d’ordre à notre résistant, et je dus me coucher aussitôt dans un ravin. Mon cœur battait à se rompre. J’évoquais tous mes êtres chers, dans mon esprit, et mon calme est revenu.

Le fifi sortit des grenades qu’il disposa à portée de main et installa sa mitraillette. J’aurais pu penser que ma dernière heure était arrivée, mais cependant, je sentais que tout irait bien. En fait, rien ne se passa, et au bout d’un quart d’heure, un autre motocycliste vint nous libérer. Les Allemands avaient passé par un chemin différent et se détournaient de la rase campagne à cause des nombreux avions qui couvraient l’avance américaine.

Je devais maintenant affronter ce fameux bois, et je faisais des vœux pour que le chemin soit encore en descente – et il le fut – J’étais protégée des Dieu. Je serrai mon guidon de toutes mes forces, roulant droit devant moi, ne m’occupant même pas des trous ou des pierres, bondissant sur ma selle.

Je me disais seulement « pourvu que je ne crève pas ! » – et j’ai crevé juste quand j’arrivais sur la route nationale. J’ai sincèrement remercié Dieu. Je me trouvais en pays civilisé. Il y avait là quelques habitations et un café. Dans ce café, il y avait des tas de gens qui, me voyant en difficulté pour réparer ma chambre à air, sont venus et à mon secours, et aux nouvelles, demandant ce que j’avais vu, et lorsque je leur ai dit que les Allemands avaient pris une autre direction, ils reprirent avec soulagement la direction de leur maison. Ils s’étaient regroupés dans ce café pour faire face au danger.

Pendant que l’on réparait ma bicyclette, je jetais un œil en arrière et ce bois, avec ses arbres calcinés et son odeur de poudre, restera pour moi un souvenir terrifiant. Je repris ma route en remerciant chaleureusement tous ces gens.

Il me restait 10 Km à faire avant de trouver un gîte pour passer la nuit. La route que je devais emprunter longeait à nouveau ce fameux bois. Je craignais à chaque instant de voir apparaître un ennemi. La route se prolongeait, à perte de vue. Ceux qui connaissent la Beauce savent combien, en temps normal, elle est pénible et monotone. A plus forte raison, dans ma situation, elle me semblait interminable. Encore une fois, je me disais « pourvu que je ne crève pas dans cet endroit désert ! » Et aussitôt, j’ai crevé à nouveau ! La réparation hâtive n’avait pas tenu.

Comme une âme en peine, je regardais autour de moi. D’un coté, à ma gauche, toujours ce bois incertain, les troncs noircis, quelques cadavres de chars, et à ma droite, des champs à perte de vue. Et moi, seule, toute seule. Je ne pouvais rester ainsi, il fallait voir cette crevaison. Je me mis au travail, démontai la roue, et m’acharnai sur le pneu que je n’arrivais pas à dégager de la jante.

Je regardais encore autour de moi, dans espérant toujours un secours providentiel. Il se présenta sous la forme d’un curé et d’un scout. Je dus m’égosiller à faire des « Oh Oh » prolongés pour me faire entendre, car ils étaient très loin de moi et ils me tournaient le dos. Ils sortaient du bois à la recherche de quelques blessés. Dés qu’ils m’entendirent, ils accoururent aussitôt et s’étonnèrent de l’inconscience de cette randonnée.

Ils m’aidèrent à démonter le pneu, mais, comble de malchance, je ne retrouvais plus le tube de colle. On se regardait, désolés. Je m’affalais sur l’herbe, les jambes coupées à la pensée que je n’arriverai pas à temps pour reprendre mon service. Le curé et le scout s’activaient sans une parole, ils respectaient mon désarroi.

Et ce fut, encore une fois, le salut. Nous entendions le bruit d’un camion, et nous nous regardions avec la même pensée. On ne peut pas imaginer la sensation que l’on éprouve dans de telles circonstances: Depuis des heures, rien ne bougeait sur cette route, et puis, brusquement, on sent une chose vivante s’approcher. Mais qui cela pouvait-il donc bien être ?

Nous vîmes venir vers nous, drapeaux français au vent, les résistants, qui rentraient au village, après avoir déblayé la campagne des retardataires allemands. Nous les saluâmes avec joie, et ma bicyclette fut happée par des bras vigoureux, ainsi que nous-mêmes. Des chants et des cris de joie égayèrent le trajet, bien court pour un véhicule à moteur.

Le curé m’aida à trouver un gîte pour la nuit. Je pris ma chambre avec un soupir de soulagement, fis une bonne toilette. Le curé s’occupa de trouver un tube de colle, l’aubergiste m’indiqua le chemin, mais voulut d’abord me présenter à deux clients, un monsieur et une dame, qui avaient appris avec surprise que je voyageais seule pour rentrer à Paris. Ils m’avouèrent qu’eux-même hésitaient à rentrer avec leurs vélos, parce qu’ils avaient vu d’autres clients de l’auberge revenir à pied; Des Allemands à pied, sous la menace d’un revolver, les avaient forcé à leur céder leurs vélos. Le couple se tâtait donc pour décider s’ils retardaient leur départ de quelques jours et me conseillaient de rester avec eux.

Je leur fis comprendre que je devais absolument reprendre la route à la première heure du matin. Ils se rallièrent à mon point de vue et décidèrent, à mon grand soulagement, de partir avec moi. Je leur fis également comprendre que j’étais à plat, et le mari décida de réparer sur le champ. J’allais enfin avoir, pour les deux jours de route qu’il me restait à faire, un compagnon et une compagne d’autant plus sympathiques que le mari pourrait réparer le vélo des dames.

Jusqu’alors, j’avais eu de la chance, et je sentais que j’arriverai juste à point et sans encombre à Paris. Nous nous mîmes à table vers 19 heures et allâmes nous coucher ensuite. L’aubergiste nous réveilla le lendemain matin à la première heure.

Il nous restait un peu d’appréhension, en prenant la route, mais la confiance revînt au fur et à mesure que nous avancions. Au bout de trois heures, nous commencions à avoir chaud et soif. Où que nous portions le regard, nulle trace de présence humaine: Pas une voiture, pas une charrette, pas un piéton. Nous trois, rien que nous trois. Nous fûmes survolés par une patrouille d’avions américains. L’un d’eux se détacha et vint tournoyer autour de nous. Je n’étais guère rassurée et me demandais ce que je devais faire lorsque j’eus l’idée de faire flotter à mon guidon un mouchoir blanc. Les avions américains s’éloignèrent.

Lorsque je m’étais lancée seule sur la route du retour, j’avais pensé que je trouverais bien des compagnons de route, comme à l’aller. Cette pensée m’avait aidé à repartir si vite. Je bénissais mes compagnons de hasard. Vers midi, nous dûmes quand même faire une halte pour remplir notre estomac qui criait famine. Nous cherchâmes un café ou une maison ouverte. Nous espérions toujours que nous allions en trouver quelques kilomètres plus loin.

Nous fûmes enfin récompensés et déballâmes le pic-nic préparé par l’aubergiste de la nuit dernière, et nous pûmes manger et boire. Pendant ce temps, je voyais avec inquiétude ma roue arrière se dégonfler tout doucement. Il faisait trop chaud, et les réparations tenaient mal. Le patron du café vint s’attabler avec nous et il nous regarda avec perplexité, et se décida finalement à nous dire que deux cyclistes qui étaient venus se restaurer chez lui la veille, avaient été arrêtés et abattus un peu plus loin et que leurs cadavres attendaient que l’on veuille bien s’occuper d’eux, personne n’osait aller voir. Leurs bicyclettes avaient été récupérées par deux retardataires allemands qui avaient récupéré leurs cartes d’identité par la même occasion, si bien qu’on ne savait pas qui ils étaient.

Je sus rassurer mes compagnons en leur faisant comprendre que nous avions un jour de retard sur eux et que la route devait par conséquent se trouver dégagée. Je craignais en fait qu’ils ne veuillent s’attarder dans cet hôtel jusqu’à la nuit.. Nous prîmes quand même la précaution d’inscrire nos noms et adresses sur un bout de papier que la dame fourra dans la doublure piquée tout au long de sa ceinture.

Ma roue arrière s’aplatissait de plus en plus, mais je n’osais le faire remarquer, car je commençais à me trouver gênée d’être aussi encombrante. Mon regard a attiré le sien, il comprit ce qui m’inquiétait, il me rassura et recommença de bonne grâce la réparation. Je ne reviendrai plus sur ce sujet. Sachez seulement que la réparation tenait tant que je roulais, mais qu’il fallait recommencer à chaque arrêt.

Après cette halte, nous reprîmes la route , et petit à petit, nous réintégrions la civilisation. Si j’avais mes soucis, j’avais également pu comprendre que Mme X avait les siens. Partis en week-end avec le secrétaire de son mari, elle se retrouvait dans l’impossibilité de rentrer par suite de cette avance trop rapide.

Après une bonne nuit de repos, nous nous approchions de Chartres dont nous apercevions nettement la cathédrale.Nous espérions que les trains ne seraient pas en arrêt complet. A quelques kilomètres de Chartres, nous commençâmes à rouler parmi les Allemands en déroute, qui à bicyclette, qui à pied, qui en carriole. On voyait de gros chevaux de labours réquisitionnés pour évacuer le plus grand nombre possible de ces soldats exténués. En arrivant à la porte de Chartres, nous fûmes arrêtés et contrôlés. On nous demanda si nous avions vu des soldats ou des avions ennemis. Je racontai mon histoire d’avions américains.

Nous étions nombreux près de la gare, en attente d’un train pour Paris; pour la majorité, des soldats, hagards, les traits tirés; beaucoup étaient allongés à même la terre et dormaient profondément. Nous n’éprouvions aucune joie de voir ces jeunes soldats si abattus. Les quelques officiers présents faisaient les cents pas, le visage figé. Un des plus jeunes du groupe battait ses bottes sur le pavé avec nervosité. Après plusieurs heures d’attente, nous eûmes enfin un train. Il fallait d’abord laisser monter les soldats. Quelques uns nous aidèrent à monter. Par chance, le train comportait quelques wagons à bagages où il nous fut possible de mettre nos bicyclettes.

Nous arrivâmes assez tard le soir à Austerlitz. Je téléphonais aussitôt à mon mari de me préparer un bon bain. Il poussa un soupir de soulagement me sachant saine et sauve. N’ayant pas de lumière à ma bicyclette, je dus faire à pied le trajet de la gare à chez moi, 10 kilomètres, avec la crainte d’être arrêté par des patrouilles, car je n’avais, bien entendu, pas de laisser-passer.

Le lendemain, j’arrivais à mon travail au jour et à l’heure réglementaire. Tout de suite entourée, j’apportais des nouvelles fraîches: J’avais vu les Américains, enfin sur notre terre de France. Ce que je racontais paraissait incroyable, mais suscitait quand même les plus vives espérances. Chaque jour nous attendions l’arrivée des Américains. Elle paraissait longue à venir, surtout à moi qui les avait eu sur mes talons. Je me demandais « où ont-ils pu passer ? » mais je me disais aussi « les Allemands ne vont pas lâcher du terrain, comme ça ! »