Hervé Joly a publié aux éditions Droz, en ce mois de mai 2026, un très plaisant ouvrage, Se déplacer malgré tout, Transports et mobilités dans la France occupée (1940-1944). Cette lecture m’a donné l’idée de rajouter mon grain de sel avec quelques histoires de transports qui me tiennent à cœur.
- Les liaisons quotidiennes de Gustave Guéhenneux alias Victor, agent de Jacques Duclos
- Le périple de Laurina en août 1944 pour aller voir ses enfants dans la Sarthe
- Bribes du journal de Perlette (1944-1945), 8 mois à Lépin.
- Le tracteur de Fred (après-guerre)
4.
Le tracteur de Fred (après-guerre)
Le témoignage ci-dessous concerne une période postérieure à l’Occupation, mais Fred, le héro de cette histoire puise largement dans l’arsenal de la bricole, cultivée sous l’Occupation en même temps que les Rutabagas


Le témoignage de Fred Muscat a été enregistré en 2004 dans le cadre d’une opération « Ecoutes patrimoniales » organisées par la CCLA, Communauté de communes du lac d’Aiguebelette.
Je suis né le 18 août 1920 à La Bridoire, je suis propriétaire à Lépin depuis 1953. J’ai commencé à travailler à l’age de 13 ans, et j’ai été à la campagne, chez un oncle à Verel de Montbel, et après, je suis venu en 1935 à La Bridoire à la Taillanderie du fond de La Bridoire, en face des BTB. Une taillanderie est là où on fabrique des pelles […]
… En 1939, je suis revenu à Lépin et mon patron, le père Achard m’a demandé de rester parce que lui-même était mobilisé pour la guerre. Je suis resté 38 ans chez lui, à brasser du pinard […]
Pendant la guerre, le patron, il livrait les docks lyonnais. Il y avait des tickets de rationnement pour le vin […] Quand je me suis marié en 1948, c’était redevenu libre. Mon patron achetait ses vins vers Jongieux, Vième […] J’ai toujours eu la bosse du commerce. Je descendais à Lyon, parce que mon frère, il avait la gérance d’un tennis à Lyon, un tennis couvert où il n’y avait que des huiles qui jouaient. Y’en avait un, Herbier, il faisait de l’huile en gros, pour les voitures , et puis il vendait de la brillantine. Alors moi, je descendais des feuilles de tabac. Et puis quelque fois, je descendais du beurre[…] Je faisais du troc, je ramenais des pneus, de la brillantine, des pantoufles. C’est pas que je gagnais beaucoup […]
Pendant la guerre, il y avait des mécanos qui transformaient des voitures en tracteurs. Moi je faisais des travaux dans des baraques, eh bien pour charrier la terre, les pierres, tout ça … un jour, un gars que je connais, il vendait des machines agricoles. Je lui dis « tu commences à vendre des tracteurs neufs, t’aurais pas des fois quelque chose d’intéressant à transformer ? » Il me dit « viens voir, j’en ai un, il est formidable » Il avait deux boites à vitesses, je l’ai toujours, vous arrachez tout ce que vous voulez avec. Jo Garnier, il en avait un, Baby Ferrand, il en avait un aussi, et Marius Grimonet, à la gare. Y’avait même une prise pour une lame de faucheuse. C’était bien foutu. Le moteur était d’origine, le moteur de B14 [La Citroen B14 est un modèle sorti en 1926], mais il changeait le pont, et puis une benne. Moi, la benne, c’est moi qui l’avais faite. Pour démarrer, une magnéto, alors il partait bien à la manivelle, fallait faire attention au retour. Après, j’avais acheté un moteur, y’avait un démarreur dessus. Le berceau pour tenir les roues avant, et puis derrière des roues de tracteur. Quelquefois, devant, la boite à vitesse de la voiture et derrière une boite à vitesse de petits camions. Je m’en sers plus, mais je l’ai laissé aux gones, ils en feront bien ce qu’ils voudront. Les vrais tracteurs, ça a été tout de suite après la sortie de la guerre, mais c’étaient pas des gros tracteurs, comme maintenant […]

Le tracteur être être l’outil de base sur le vaste chantier où s’implique Fred, à partir de quatre heures du matin, avant de prendre son service chez son patron marchand de vin. Fred raconte qu’il a commencé par retaper la maison où habitait l’oncle de sa femme, ensuite il a construit sa propre maison, ce n’était pas urgent, car sa femme était garde barrière, et par conséquent, elle était logée. Sur une parcelle de son terrain, il avait fait construire une maison, par une entreprise, cette fois-ci, pour son frère qui était en Nouvelle-Calédonie. Finalement, le frère est revenu avec une femme qui n’a pas voulu s’installer dans cette maison qui a été revendu dans les années 1970 au PDG des pelleteuses Yumbo qui a sympathisé avec Fred et lui a carrément offert une pelleteuse.

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