Hervé Joly a publié aux éditions Droz, en ce mois de mai 2026, un très plaisant ouvrage, Se déplacer malgré tout, Transports et mobilités dans la France occupée (1940-1944). Cette lecture m’a donné l’idée de rajouter mon grain de sel avec quelques histoires de transports qui me tiennent à coeur.
- Les liaisons quotidiennes de Gustave Guéhenneux alias Victor, agent de Jacques Duclos
- Le périple de Laurina en août 1944 pour aller voir ses enfants dans la Sarthe
- Bribes du journal de Perlette (1944-1945), 8 mois à Lépin.
- Le tracteur de Fred (après-guerre)
1.
Les liaisons quotidiennes de Gustave Guéhenneux alias Victor, agent de Jacques Duclos
Les lignes qui suivent sont extraites des entretiens que j’ai eues avec Victor au mois d’août 1995, à Orval, et jusqu’en février 2025.

[En juin 1940, en garnison en Champagne, Victor prend la tangente pour ne pas être fait prisonnier et se retrouve à Paris et reprend du service au sein du Parti sous la direction d’Arthur Dallidet.]
Après, Arthur a appris que j’étais là, et il a envoyé la camarade qui était son agent de liaison pour me retrouver Elle m’a donné un rendez-vous, c’est là qu’il m’a aiguillé rue de l’abbé Groult, mais avant, j’ai dû aller chercher un cheval et une voiture en Bretagne. J’ai été voir le père, il a trouvé un cheval parce qu’on ne trouvait plus de jument. J’allais chaque jour à la gare de Vaugirard, et un jour, le cheminot m’a dit « ça y est, le cheval est là ! » j’ai pris le cheval et je l’ai donné à Raph qui l’as transmis à Teulet.
Avec le cheval, on a commencé par déménager un stock de papier chez un marchand de pommes de terre avec une charrette -On appelait ça un camion; A ce moment-là, à la sortie de Paris, il y avait l’octroi. On avait un camarade de Bourg-la-Reine, responsable de l’octroi, et il fallait qu’on se débrouille pour passer aux heures où il était en fonction. Je suis passé, et il a repris le cheval, tu as chargé tout le matériel d’imprimerie à Clamart, et tu m’as redonné le cheval. Je suis allé jusqu’à Orsay, et là, j’ai passé la fameuse côte (de Gometz), mais le cheval qui n’était pas très costaud, ne pouvait plus monter. Alors, Raoul Neunlist a dit « Je vais chercher un autre cheval » J’étais là, en train d’attendre quand les gendarmes sont arrivés, heureusement, la charrette était bâchée.

– Il m’a l’air bien chargé…
– Oui, j’ai là une cuisinière à charbon… »
Alors, le camarade a remis le cheval devant, et même les gendarmes ont aidé à pousser. Jacques a écrit que c’étaient des allemands, mais non, c’étaient des gendarmes français. J’ai dételé le cheval chez Henriette, mais comme il y avait une jument qu’il ne connaissait pas, il s’est énervé et m’a attrapé l’épaule. J’ai du me défendre avec un manche de pelle.
Quand Arthur m’ avait dit d’aller en Bretagne chercher ce cheval, j’avais dit « c’est dommage parce qu’il y a un paysan qui est passé dans la rue, il vendait 50000F ses 2 chevaux, mais je n’avais pas de sous. »
[…] A cette époque, les rendez-vous se faisaient en autobus. Une fois, j’ai rencontré Marie-Claude Vaillant-Couturier à coté de l’usine Citroën. Nous faisions échange de correspondance. Une autre fois, j’ai conduis Jacques dans le 13eme, dans l’appartement tenu par ma mère, qui était venue de Bretagne. Elle était propriétaire d’une ferme en Bretagne, c’était la vraie paysanne, qui allait à la messe le dimanche matin. C’est elle qui a loué la maison où étaient Arthur [Dallidet] et Mounette [Dutilleul]. Arthur a fait mangé des huîtres à ma mère qui n’en avait jamais mangé.
[…] Arthur a conduit Jacques Duclos, à pied, du 11 Avenue de la Porte de la Plaine à Bourg-La-Reine. C’était un petit pavillon avec les camarades Voisennet, elle qui tapait à la machine et lui qui faisait la cuisine. Jacques, il ne pouvait pas sortir, il n’y avait que Gilberte [Gilberte Duclos, la femme de Jacques] qui sortait. A l’époque de Bourg-la-Reine, je n’avais pas de vélo, on prenait des rendez-vous dans Paris. C’est là qu’il fallait faire très attention pour déjouer les filatures. Pour descendre de métro, on attendait la dernière seconde de l’ouverture des portes pour quitter la rame. Une fois, il y avait un flic en civil entre 2 correspondances, j’avais plein de choses dans mon par-dessus, mais quand il m’a vu, j’ai levé les bras pour lui montrer que je n’avais rien, et il m’a laissé passer.
Une autre fois, je voulais prendre le métro à la station Convention, près de Vaugirard, je descends avec mes valises, et je vois une quantité de flics à la hauteur du guichet. Alors, moi, je me suis arrêté à la marchande de journaux en bas des escaliers. C’est chez elle que je prenais habituellement les journaux que je remettais à Jacques
– Bonjour madame, est-ce-que vous m’avez mis de coté les journaux ?
– Ah non, excusez-moi, j’ai complètement oublié…
– Alors, il faudra y penser pour demain. »
j’ai pris mes valises, et j’ai remonté les marches, c’était un prétexte pour m’arrêter et faire demi-tour sans se faire remarquer. Je crois que c’est en Espagne que j’ai beaucoup appris. Les combats, les blessures, ça endurcit, ça apprend à ne pas s’affoler, à ne pas se décomposer au moindre incident, le physique ne change pas.
On avait des rendez-vous avec d’autres agents de liaison dans les couloirs du métro, et on s’échangeait des paquets. Au début, on mettait les paquets sur le ventre, mais après, on mettait beaucoup de tracts, de messages dans des conserves qu’on portait dans des filets à provisions.
Quand Jacques s’est installé à Villebon, et moi aussi, par la même occasion, je partais le matin et rentrais le soir, toujours à peu près à la même heure, pour donner aux voisins l’impression que j’allais travailler. Le matin, c’était vers 7h30. Les voisins d’ailleurs, ne posaient pas de questions, C’était Gilberte qui parlait avec les voisins. J’étais censé être le mari de Gilberte. ça avait commencé à l’Avenue de la porte de la Plaine, où Mounette passait pour être la copine de Gilberte, et Gilberte pour ma femme. Je n’ai jamais eu d’histoires avec les voisins.
Blanche Voisenet tapait à la machine. Quand Jacques écrivait un article, il y avait les 2 femmes qui tapaient. Des fois, le soir, il avait quelque chose dans la tête, et le lendemain, ça sortait. Il avait quelque chose dans la tête, Jacques. Jacques devait faire de l’exercice, alors, on avait un vélo, et l’hiver, quand on avait abattu des arbres pour faire du feu, on mettait les bûches dans la Véranda, et Jacques cassait du bois avec la hache pour faire de l’exercice. Le vélo, en fait, c’était ce que l’on appelle maintenant un home-trainer, était lui aussi dans la véranda.

[…] A l’époque de Villebon, je faisais les mêmes liaisons, mais tout était fait à vélo. C’était devenu la règle de faire toutes les liaisons à vélo. Je me souviens d’une camarade qui faisait les liaisons avec les radios et qui ne savait pas faire du vélo. Elle est partie en Normandie pour apprendre, chez des parents. Quand elle est revenue, elle m’a montré ses jambes, elle avait des bleus partout. Elle a quand même reconnu qu’elle avait eu des compensations, sous forme de bons biftecks.
Je faisais des liaisons à Champigny, d’autres au bois de Saint-Cucufa. D’autres fois, c’était dans les environs de Versailles. Les 2 agents de liaison étaient à vélo. On s’arrangeait pour se croiser sur la route, comme ça, je pouvais vérifier si l’autre n’était pas filé, et lui faisait la même chose pour moi, et puis je repassais devant, et elle me suivait.
Pour les liaisons, moi, j’avais le service propagande, c’était la grosse Marie, et puis la petite Espagnole qui a eu son mari et son père fusillés. Son mari était responsable militaire. On l’appelait Manolita. Elle faisait des liaisons vers Bruxelles. J’emportais ma valise à la Madeleine, et elle la transmettait à un camarade qui convoyait les valises jusqu’à la frontière. Il habitait juste à coté de la frontière. La valise, elle partait pour Moscou, ou pour le camarade qui était à Bruxelles avec la première femme de Maurice [Thorez], Aurore.
Manolita voyait les camarades qui partaient en zone Sud, les vendeurs de crayons. Pour les vélos, il fallait avoir une carte, et puis, on devait mettre une plaque d’immatriculation à l’arrière. On en avait plusieurs, et plusieurs cartes d’identité. On prenait des noms de personnes disparues. Tout le monde était à vélo, y compris la petite Espagnole qui avait eu un accident dans les Pyrénées. Elle avait eu la lèvre coupée. C’est la seule liaison qui a tenu jusqu’à la Libération. Elle passait un peu pour une petite fille, tellement petite, minuscule. Elle est passée voir les parents de Jacques.
On avait également des contacts avec les interrégionaux. Moi, je donnais les documents à une camarade, qui transmettait au camarade qui allait à Lyon. Le prétexte était qu’il vendait des crayons. Il y en a un qui est revenu et qui m’a demandé une signature, pour sa carte de résistant. J’ai fait la lettre avec Lucie.
Quand Lucie, ma future femme a été prise, elle avait rendez-vous à Chatillon/ss/Bagneux avec une agent de liaison. Un flic seul leur a mis le revolver sous le nez. Moi, je leur ai dit, à la Libération « Comment, vous étiez 2, il était seul, et vous l’avez laissé faire ! » C’est sûr qu’un gars qui avait combattu en Espagne n’avait pas les mêmes réactions, mais Lucie, elle avait 20 ans.
[…] Un jour, j’avais rendez-vous avec Yvonne Moronval, au-dessus d’Antony. J’étais à vélo, elle était à pied. Je remarque un gars, et je lui dis :
– Mais, il ne te file pas, celui-là ?
– Non non, je suis sortie de chez moi, il n’y avait personne.
En fait, ils la surveillaient d’une chambre de bonne. Elle m’a donné son paquet de lentilles, et quelque temps plus tard, elle était arrêtée.
Un jour, dans le bus en direction de Versailles, J’ai repéré que j’étais filé par 2 policiers. Je suis arrivé à les semer en arrivant au bois de Ville-d’Avray, ou de St Cucufa, j’ai retrouvé Lucie que des Allemands étaient en train d’embêter « promenade, mademoizelle… ». Et finalement, avec Lucie, on a rejoint Antony à pied.
[L’anecdote suivante a été également rapporté par Jacques Duclos]
[…] Benoit [Frachon] et Jacques étaient à la maison de Tillon, sur les bords de l’Yvette. Ils y avaient passé la nuit. Moi, j’avais dormi en-haut, j’avais une échelle, en cas, pour plus de sécurité. Le matin, ils me réveillent, on avait des filets à provision, pour faire croire qu’on était venu au ravitaillement, comme beaucoup de Parisiens, dans la région de Palaiseau. 2 gendarmes à vélo leur ont demandé leurs papiers. Moi, j’étais derrière eux, camouflé derrière une maison. Si les gendarmes les avait arrêtés, j’avais un pétard, je les aurais tués, mais je n’avais jamais de pétard pour faire des liaisons. On est ensuite passé par le petit bois, on a coupé par les broussailles pour retrouver l’arrière du jardin, et Jacques a perdu ses lunettes.
Un jour, j’avais un rendez-vous avec Manolita à Créteil. Moi j’étais à vélo, et elle, était à pied. Mais comme la mairie avait été braquée, il y avait de la police un peu partout. Alors, j’ai fait des va-et vient à vélo, mais ils m’ont repéré, avec la valise sur le porte-bagages, et ils m’ont sifflé. Ils ont réquisitionné un camion, grimpé sur le marche-pied et m’ont poursuivi. J’ai filé jusqu’à Brévannes. Là, par chance, il y avait un rail de chemin de fer dans une petite rue, et les 2 gendarmes ont dû quitté le camion, et ils m’ont crié « Arrêtez, ou on tire ! » Je ne me suis pas arrêté, j’ai continué par derrière, du coté de Sucy-en-Brie, et c’est là que j’ai vu le camion qui revenait, avec les 2 gendarmes. Alors, j’ai été obligé d’abandonner le vélo et la valise, et j’ai continué à pied, les chaussures à la main, vers la gare de Boissy-Saint-Léger. Les cheminots m’ont dit « Cachez-vous là! » J’ai dit « Non, ils vont encercler la gare. J’ai escaladé un jardin, je suis tombé chez quelqu’un, je lui ai dit que j’étais de la Résistance. J’ai échangé ma veste de cycliste verte, à fermeture éclair contre une veste bleue d’ouvrier. J’ai encore escaladé un mur, je suis tombé dans une pièce. Le gars qui m’a vu tombé s’est mis à trembler. « Non, non, je suis de la Résistance, je veux seulement boire un coup d’eau. » Il était tranquillisé, je suis parti par la porte. Je suis allé vers le bois de Villeneuve-Saint-Georges. J’ai trouvé un jeune qui avait été volontaire en Allemagne, qui faisait le bûcheron, placé par son beau-frère garde-voie. Quand je lui ai dit que j’étais de la Résistance,
Après, j’ai retrouvé Jacques et Benoît à Villebon, ils croyaient que j’étais fini. Ils ne devaient pas sortir, mais ils sont sortis pour m’embrasser. Ils étaient contents. Il était au moins 10h du soir. J’étais revenu de Juvisy à Villebon à pied, ça fait un certain nombre de Km. Le lendemain, je ne pouvais plus bouger.
[…] Quand la division Leclerc est arrivée, je suis arrivé, j’étais allé porter un papier à Sèvres, chez Gillot, pour dire de continuer le combat. Benoit et Jacques avaient rédigé le papier à deux. Je venais en vélo de Sèvres, et il y avait des allemands dans une carrière près de Champlan. Et c’est là qu’un char de la division Leclerc est arrivé. Au deuxième coup, en plein dedans. J’ai appris par la suite que c’étaient des Espagnols. J’ai rejoint ensuite Jacques et Benoit et d’autres camarades dans 2 voitures. Je suis monté dans l’une d’elles, et on est arrivé à Paris. J’ai conduit la voiture par tous les petits chemins que je connaissais pour arriver à la porte de Vanves. Il y avait des barricades. J’ai contourné les barricades en me faisant ouvrir une porte cochère par un concierge. Une femme de la Croix-Rouge a enlevé les gros pavés pour laisser passer la voiture. On a remonté le Boulevard Raspail. A la Seine, on nous a dit de ne pas passer, parce que les allemands, au ministère de la marine, prenaient la rue de Rivoli en enfilade. On est quand même passé entre 2 rafales, est arrivé au « 44 », siège du Parti, qui venait d’être attaqué et repris. Benoit n’était plus avec nous, il était allé au siège de la C.G.T.
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